LA FACULTE DES SONGES_Les classes sociales_Des destins croisés

LA FACULTE DES SONGES- Les classes sociales_Des Destins croisés

LA FACULTE DES SONGES

ROMAN LITTERAIRE  : l’essentiel à retenir

GEORGES-OLIVIER CHATEAUREYNAUD

Une population méprisée :Exemple de Quentin
QUENTIN n’occupait dans la société qu’une place bien étroite, à peine un strapontin, et pourtant il avait fallu qu’on l’aidat à s’y hisser. Il est bien heureux d’être déjà Ouvrier spécialisé ; s’aurait pu être pire. Il collectionne les échecs. Dans son passé toutes ses expériences n’ont jamais été satisfaisantes pour l’employeur. Sera t-il encore le cas cette fois ? Car s’il ne donne pas satisfaction dans la journée, on le renvoie. Mais Quentin était OS par protection, car il devait son emploi à l’intervention d’un « ami ». La rencontre s’est faite par hasard, un soir de décembre boulevard des Italiens, une quinzaine d’années après que la vie les eut séparés. Quentin touchait alors le fond de la détresse. Sa fainiantise, ses retards continuels,  ses absences injustifiés avaient excédé la patience de de son dernier employeur, entre autres ! Il n’avait plus d’argent ni de toit. Il n’avait rien mangé depuis deux jours. Il errait dans Paris, songeant plus sérieusement d’heure en heure à se jeter à l’eau.

Du travail ? Un salaire ? La possibilité de louer une chambre, la certitude de manger chaque jour à sa faim ? Quentin saisit sans hésiter la perche qui lui était tendue. Son ami prénommé Gérant était passé par là, chance inouie. Quentin prit brusquement conscience de la prospérité que cette personne respirait. Il n’y avait qu’à le regarder : ses vêtements, son stylo,  sa chevalière et son alliance, l’assurance avec laquelle il lui promettait un emploi d’un jour à l’autre, tout laissait supposer que cet ami d’enfance avait suivi à grands pas des chemins différentes des siens.  Une amitié de longue date tout de même ! Ils furent séparés en troisième. Gérand avait été admis en A’ où n’entraient que les esprits les plus complets, cependant qu’on avait voulu de Quentin qu’en A, section des humanités orthodoxes dont le prestige allait se dégradant, déjà ghetto, bientôt réserve indienne de rhétoriciens, d’héllénisants, de philosophes. Quentin n’en avait conçu aucun regret. Il lui semblait alors superflu, et pour ainsi dire répréhensible, de se préoccuper d’un métier, d’une carrière, enfin de cet argent qu’il lui faudrait un jour gagner puisqu’il était né pauvre.

En grandissant, il se mit à perdre les êtres comme autrefois les mouchoirs. Amis, famille, amours, qui n’avait-il ainsi perdu ? Il aurait fallu pour l’aimer longtemps n’attendre rien de son coeur immobile, venir à lui puis y revenir toujours, faire le premier pas et aussi tous les autres. Et il n’avait connu personne qui ne se fit un jour lassé. Quand il arrivait aux deux adolescents de se croiser dans les couloirs ou dans la cour, ils se souriaient sans aller l’un vers l’autre. Gérand au moins une fois l’invita à venir déjeuner chez lui un jeudi. Ils auraient pu ensuite aller au cinéma, à la piscine ou au bowling… Mais Quentin s’appliquait alors à jeter sa gourme en compagnie d’une bande de voyous. Puis à quelques mois plus tard, il fut sans sommation viré du lycée.

Le sommeil était la pente de Quentin, son vice, sa réponse à tout. Son entrée chez son nouvel employeur la VESIAM et la nécessité de pointer à 8h tapante dans le secteur N allaient tous changé : Il verrait l’aube,  sans doute un peu trop à son gré ! Bientôt, il le devinait, viendrait le temps des réveils accablés, du gravillon sous les paupières et des emportements contre les souliers, qu’on a ôtés sans en dénouer les lacets ou contre la chemise qu’on a pas déboutonnée. Il avait toujours redouté les examens, les visites d’embauches, les entretiens où l’on vous scanne de la tête au pied avant d’aborder votre personnalité et votre savoir faire, toutes ces confrontations à l’occasion desquelles son imposture risquait de se révéler. Quelle imposture, précisément ? Oh ! Il ne savait pas au juste ! Il sentait en lui, à l’endroit où il imaginait que se situait chez les autres le noyau dur de l’être, une zone fragile.

Il descendit enfin au secteur N, tenant à la main le sac de Prisunic qui contenait tous ses biens sur la Terre. L’usine, un ensemble de cubes et de parallépipèdes, de couleurs vives, s’élevait à peu de distance de l’agglomération. En marchant les chaussures de Quentin prenait l’eau ; il eut vite les pieds mouillés et cet inconfort vint encore augmenter son anxiété. Il arrive, il est reçu en salle d’attente, s’assied. Vint alors le moment où il se leva et les deux hommes se sérrèrent la main. L’homme qui se fait appeler Augier  invite Quentin à l’accompagner jusque son bureau. Il lui présente le poste : dangereux, mal payé, fatigant. Il dévisage Quentin. Ce dernier lui répond qu’il lui faut du travail. A t-il de l’expérience lui demande le recruteur ? Quentin fit non de la tête. Mais il répête désespérement qu’il lui faut du travail. Soupir du décisionnaire mais il acquièse en lui demandant l’adresse de son domicile. Quentin répond : « Paris, à l’hôtel ». Le recruteur lui rappelle la tôlérance sur la ponctualité et l’assiduité, une prime est diminuée à chaque retard ; et les gens qui ne touchent même pas la moitié de cette prime « ne font pas de vieux os ». Un trimestre tout au plus. Quentin est tout de même recruté.

Un magasinier chargé des vestiaires et des chaussures du personnel ainsi que les outils minimales nécessaires aux conditions de travail de chacun était présent dans le secteur, un salarié comme les autres de l’entreprise VESIAM. Mais dès le premier jour d’embauche le magasinier était en congé ; Quentin ne se vit délivrer ni bleu ni chaussures de sécurité. On lui lança une paire de gants en cuir usagés qui traînaient dans un coin de l’atelier et qui semblaient n’intéresser personne. Il est maladroit et l’on se moque de lui très tôt, Quentin. A tel point qu’il se voyait déjà renvoyé à peine commencé. Et amoché à la jambe d’avoir reçu un pneu de camion de 100 kg à la volée. Le tissu de son pantalon poissait de sang autour d’une large déchirure. On n’insista pas parmis ses collègues. Quentin regagna sa place dans la rangée des quilles humaines. A 17h30, les reins brisés, les paumes douloureuses, trop las pour imiter ses camarades et se doucher avant de partir, il récupéra son sac au vestiaire et tituba jusqu’à la gare. Sa vie nouvelle avait effectivement commencée.

Toute acquisition lui demeurait interdite dans l’immédiat, mais, puisque aussi bien il ne pourrait se soustraire longtemps à la nécessité de renouveler ses habits, il prit le chemin du marché aux puces, où il comptait s’enquérir de la somme nécessaire. Cependant, les rapaces envolés, la cloche ne vendrait plus grand chose jusqu’au soir. Vendre. Gagner.Elle s’en fichait au fond, cette cloche. Non, on n’était bien là ! voilà la vérité, au coude à coude entre fantômes, derrière ces étalages de bibelots voués à l’insignifiance et au néant : clefs sans serrures arrachées un instand à leur destin de rouille, ampoules brûlées, jeux de cartes illisibles, écrins vides. Si peu le séparait de ces gens là, pensa Quentin ! Il aurait sans doute suffit, l’autre soir, qu’il eut rencontré l’un d’entre eux au lieu de son ami Gérand pour qu’il fit aujourd’hui partie de leur bande. Rien ne le pressait, personne ne l’attendait nulle part. Il marcha au hasard le long des rues désertes, réfléchissant au gâchis de sa vie. Lundi, mardi au plus tard, il n’aurait plus un sou sonnant et trébuchant. Logement, nourriture, transport, ces créanciers intraitables ne lui laisseraient pas un instand de répit. Il se reprocha de n’avoir pas mieux ménagé la monnaie de Gérand. Son hôtel pouilleux ne l’était certainement pas assez, l’accès des « fast food » coûtait encore trop cher pour lui. Il se fit la réflexion qu’il était né pauvre etincapable d’assurer sa subsistance. Au détour d’une rue, une saute de vent glacé frappa Quentin de plein fouet. Il s’arrêta, se détourna, releva sur ses joues le revers de son col. Quand, des larmes au coin de ses yeux, il se remit en route, sa révolte s’étant apaisée. Non, qu’allait-il chercher ! S’il n’avait à ce point manqué de courage, s’il avait fait son choix dix ans plus tôt d’une carrière, s’il s’y était tenu, il aurait aujourd’hui, comme tous le monde ou presque, un vrai métier, un appartement, une auto, une femme, des enfants, un chéquier… Ah ! un chéquier ! Être riche et construire autour de soi des murs infranchissables !

Et il partit, comme il lui arrivait souvent, à échaffauder des projets infantiles. Il se voyait, à coup d’audace, gagner des milions en huit jours. Il ne s’étendait guère sur les moyens de cette réussite. Il aimait par dessus tout, au cours de ses rêvasseries, l’instand où il se retirait fortune faite. Alors, il achetait sur une île une haute demeure aux murs épais, percée de couloirs et de niches secrètes où, lui-même pétrifié, il allait s’asseoir dans la pénombre, aux heures d’angoisse, sur un banc de pierre. Grandirait-il jamais ? Cet amour des ténèbres et de l’enfouissement, ces fantasmes de taupe, il s’y complaisait déjà tout enfant.

Un jour, par mégarde ou plutôt en ayant fait sa promenade du dimanche, comme il s’étonnait de l’irrégularité du sol sous ses pas, il cessa tout à coup de neiger. Il s’aperçut alors que, prenant la rue pour l’entrée d’une large brèche qui s’ouvrait au flanc d’une palissade, il avait pénétré sur un chantier. Les travaux, semblait-il, n’avait pas encore dépassé le stade du déblaiement, et les démolisseurs avaient épargnés, au centre du terrain, une grande maison bourgeoise de la fin du siècle dernier. Une ancienne faculté d’après les ragots locaux. Quentin actionna à travers la brisure d’une vitre l’espagnolette d’une fenêtre dont les volets à demi dégondés pendaient à l’embrasure. Il escalada le rebord et atterrit d’un bond sur le carrelage crissant d’éclats de verre d’une ancienne cuisine. Il aperçu très brièvement une chambre au premier étage, avec un oeil-de-boeuf au plafond ; regagna le rez-de-chaussée et sortit par le même chemin qu’il avait emprunté à l’aller. Tôt couché ce soir-là, mais trop énervé pour trouver le sommeil et fumant au lit cigarrette sur cigarrette, Quentin conçut le projet de quitter sa chambre d’hôtel dès le lendemain pour s’installer dans la maison qu’il avait explorée. Tout lui était-il donc prétexte à s’exalter, à divaguer ? Cette décision née de la misère et du désespoir l’émerveillait ! Où d’autres n’auraient vu qu’un nouvel abaissement -il glissait pour de bon à la cloche- il voyait un nouveau départ, une aventure et presque un coup de maître. Dans la mesure où il avait pu en juger, l’état du plafond de la chambre à l’oeil-de-boeuf qu’il avait repéré lui avait semblé témoigner d’une étanchéité satisfaisante. Telle quelle, cette chambre lui suffirait pour quelques jours, en attendant que sa situation se fût améliorée. Bien sûr, il n’y jouirait d’aucun confort. Il neigeait, il gèlerait sous peu à pierre fendu, il risquait de crever de froid s’il ne mourait d’ennui dans cette solitude ? Certes, mais il n’avait plus que 150 francs (soit 22€87 de nos jours). Pas même trois jours de dépense, alors que son salaire ne lui serait pas versé avant deux semaines. Pour durer jusque là, il ne lui restait d’autres solution que de coucher gratis, de se nourrir le soir de pain et de sardines à l’huile et de voyager sans billet… Là-bas, là-bas seulement, pensait-il, son corps dût-il y grelotter,  une part de son âme longtemps glacée se réchaufferait enfin.

Voilà, il était chez lui… Il s’allongea sur sa couche, alluma une cigarette et ferma les yeux. Quelques minutes d’immobilité lui permit de le ramener à la réalité : la température ne s’élevait guère à plus de 5 ou 6°C. Alors, ainsi qu’un prisonnier -conduit dans un état d’inconscience au cachot- comprend en un éclair son infortune à son réveil, Quentin fondit tout à coup en larmes. Chaque jour à la cantine, il raflait à la fin du repas tous ce qui trainaît de nourriture sur la table : morceaux de pains, parts de fromages entamés, fruits fatigués d’avoir été en contact avec plusieurs mains. Un jour son collègue de travail qui se nomme Blondin, le prend à part et lui fait comprendre qu’il sait qu’il est dans la misère ; Quentin ne se dévoile pas d’emblée en faisant comprendre à son camarade que les magasins sont fermés quand il rentre chez lui et qu’il attend sa paie, comme les autres. Blondin se propose de mettre en place une collecte solidaire avec les autres pour le dépanner. Quentin fait mine que le problème n’est pas [seulement] la nourriture mais aussi les frais de transports. Car depuis une semaine, plus mort de fatigue que vif, Quentin voyageait matin et soir sans titre de transport. Les difficultés de Quentin -celui-ci aurait certainement souhaité la discrétion- ont transpiré jusqu’au bureau du chef de secteur : Mr Verlay. Dans le courant de l’après-midi, Mr Verlay appela Quentin dans le petit bureau où il traitait ses bordereaux de réception. Mr Verlay précise à Quentin que les camarades de celui-ci lui ont parlé de ses difficultés, lui disant qu’il aurait dû l’en informer. Il lui tendit une enveloppe. Enveloppe contenant la collecte et le produit d’une petite caisse issu des ventes d’outillages à un commerçant. Ajoutant sur un ton ironique que cet argent lui servira pour ses besoins vitaux, sinon elle aurait servi à l’inassouvissement des acolytes de l’usine pour leur besoin en bières.

L’enveloppe contenait 200 francs. (On dira 30.50 € aujourd’hui faites le calcul, 200/6.55957 ? bref passons)  Paradoxalement, cette aubaine eut pour effet d’aggraver sa situation en ce qui concernait la nourriture, car il n’osa plus faire main basse sur les restes de la cantine. Ses cartes de métro et de trains ayant englouti la quasi-totalité de la somme, il se vit réduit à dîner soir après soir de tartines de margarine et de café en poudre. A quelques jours de sa paie enfin arrivée, et après avoir fait quelques acquisition dûment réfléchies -un nouveau jean, une nouvelle veste, un radiateur et une bonbonne de gaz pour chauffer la faculté squatté- et bien que ces achats lui eût tous juste laissé de quoi se nourrir et se déplacer jusqu’à la fin du mois, il se résolut à s’accorder l’extra d’une séance de cinéma. Le film était comique, Quentin riait de bon coeur quand personne dans la salle ne semblait sensible à la scène puis vint un moment où la salle explosa quand sur l’écran un acteur prononça par coïncidence une réplique qui résumait à point nommé l’opinion de l’assistance au sujet de Quentin : Il y en a, je vous jure ! Cependant, les larmes aux yeux, les muscles de la nuque et de la gorge broyés dans un étau que chaque spame resserait encore, l’intéressé tentait désespérément de reprendre son souffle. En vain ; il étouffait, cramponné aux accoudoirs de son fauteuil, et la pensée le traversa qu’il allait mourir, là, dans l’obscurité, au milieu de cette foule hilare. Soudain, alors qu’il était sur le point de défaillir, il sentit que quelqu’un l’empoignait aux épaules, l’arrachait de son siège, le tirait comme un paquet rempli d’instrument vers l’allée centrale. Il écrasa au passage des pieds et des genoux ; un concert de protestation s’éleva de la rangée de sièges écrasés d’êtres humains gênés d’avoir été touchés. L’un poussant l’autre à présent, les deux hommes descendirent plusieurs marches à l’aveuglette. Enfin,  à la lumière du hall, l’inconnu gifla Quentin à toute volée pour le rétablir, convaincu qu’il perdait l’esprit. Celui-ci faillit tomber à la renverse.

(Hugo venait de faire connaissance avec notre cher ouvrier, et ce dernier l’invite à la sortie du cinéma à aller boire un verre. Cf dernier chapitre ci-dessous pour la suite. Pour en savoir plus sur Hugo, veuillez vous référer au troisième chapitre sous-indiqué).

La classe populaire : exemple de Jean-Jacques Manoir
Il s’appelait Jean-Jacques Manoir, et jusqu’à l’âge de 8 ans il s’était cru à l’abri par son nom, en fait baptisé par moquerie Tête lourde. Ce surnom qui lui allait si bien pour sa personnalité, une surveillante agacée de sa lenteur d’écolier le lui avait étiqueté ainsi quelques semaines après son arrivée à l’orphelinat. Il n’en avait pas trop souffert, une fois dissipé l’étonnement qu’on put rire de lui. Il fit dans les débuts un orphelin « gnangnan », non pas pleurnichard, mais naïf, que ses camarades ne manquaient pas de persécuter. Ces établissements ne sont douces qu’aux forts et aux plus malins. Toutes particularité est à bannir, sans l’allonge ou la férocité qui la sanctifiraient. Manoir avec ses airs de somnanbule et cette tête inutilisé fixé sur de petits épaules, n’eut pas la partie belle. Souvent moqué, parfois rossé, il le prenait pourtant de haut, secrètement, comme s’il avait survolé la grande cour de l’institution à l’instant même où les turlupins et les caïds en avaient après lui. Rien ne pouvait l’atteindre au coeur, un talisman le protégeait, une bague dans un mouchoir noué qu’il ne montrait à personne et dont il ne se séparait jamais.
Il s’était alors souvenu de l’avoir prise en cachette dans le bureau de son père, ce sanctuaire qu’on n’ouvrait plus depuis l’arrivée de la lettre officielle. Sa mère l’y avait cependant appelé le soir de ses 8 ans. Elle avait sorti d’un tiroir le coffret de bois sombre où dormaient les reliques paternelles. Les extrayant de leur châsse, elle les avait disposées, une à une, sur le buvard du sous-main : la croix de guerre et la médaille militaire, la montre de gousset au verre brisé, les lettres, l’alliance et la chevalière. A propos de cette dernière elle lui avait dit que le jour où il sera un homme il pourra la porter lui seul, mais alors il ne faudra jamais la perdre ni la vendre. Il devint un homme sans avoir perdu ni vendu la bague et fêta ses 20 ans en Indochine, en position menacé. Quelques jours plus tôt, à Saigon, des camarades l’avaient entraîné au bordel, et le matin même il se retrouvait de corvée. De retour en France, il obtint une bourse, reprit ses études et entra dans l’administration des Finances. Il était logé à l’Hotel des Finances, mot bien gonflant de l’établissement désigné pour l’occasion. Il ne changea rien, en 6 ans, aux deux pièces dont il avait la jouissance. On ne retapisse pas de soi-même les murs d’une « prison ».
Il avait fait ses preuves, on l’appelait au ministère. A 40 ans, Tête lourde était donc devenu un monsieur, presque un haut fonctionnaire. Il disposait d’une secrétaire et d’un vaste bureau dont la double-porte d’entrée est de cuir et s’ouvre de part et d’autres comme dans un palai. Mais une porte laissant le tout-venant des contribuables exceptionnels et minoritaires, car il ne traitait plus que des dossiers d’entreprises. En fait Tête lourde habitait à Paris depuis 2 ans quand ses rêves nocturnes prirent un tour désagréable. Ses songes simplets : conversations professionnelles, promenades dominicales, scènes à la cantine, se distinguaient si peu de la réalité qu’il lui arrivait de les confondre. Ainsi s’étonnait-il parfois  de ne pas trouver trace, dans tel ou tel dossier de contribuable, d’éléments d’imposition  qu’il était persuadé d’y avoir déjà remarqués. Il les avait tout bonnement rêvés. Après quelques mésaventures cuisantes (un confectionneur lui avait ri au nez, un charcutier l’avait traité de fou), il s’était résolu de ne plus s’écarter d’un iota de la chose écrite : la Déclaration, toute la Déclaration, rien que la Déclaration. En tous cas, hors ces bavures et son « grand rêve » du monde brisé qui revenait de loin en loin le visiter, sa vie imaginaire avait été jusqu’à sa quarantième année d’une banalité exemplaire. Quant au pourissement, en lui, de ces vieilles choses qui constituent l’humus natal d’une personnalité, il fait peu de doutes qu’il fournit le thème obssessionnel des cauchemars qui l’assaillirent bientôt chaque nuit. Car d’une nuit à l’autre, tout bascula dans un sommeil ruineux, mais sans insomnies. « Une foule malveillante rôdait autour de son domicile. D’autre part, l’abondance des matières qu’il s’efforçait d’expulser portait à l’extrème son angoisse et son dégoût. Aucun récipient ne semblait devoir y suffire, et les chasses d’eau qu’il tirait à la volée ne chassaient rien. Cela s’accumulait, montait, débordait jusque dans le couloir, jusque dans la rue, en coulées catastrophiques. »

Mais il était de plus en plus méprisable par son caractère pour les autres que même les serveuses ne s’attardaient plus guère à sa table. Châtelain et fantôme de son nom, Manoir, de plus en plus orphelin, hantait les corridors et les escaliers déserts de sa vie. Sa sollitude, sa nullité ou son indifférence intellectuelle l’avaient tenu à l’écart de toutes les théories de son époque. Cela se voyait au quotidien par son attitude : il nettoyait avec soin derrière lui à l’aide de désinfectants, de désodorisants, de petits balais achetés avec son propre salaire. Il se surprit un jour à laver une lunette qu’il n’avait pas utilisé lui-même, de peur qu’on ne lui en attribuât la saleté. Il n’avait jamais bricolé. Il sua sang et eau, s’énerva, s’y reprit à trois fois, gâcha plusieurs rouleaux de papiers peint, et ne parvint même à ce prix qu’à un médiocre résultat. De toute façon, il ne recevait jamais personne, et personne ne montait jamais chez lui.

TÊTE LOURDE s’épuisait, à veiller si souvent et si tard. Un jour, il découvrit le cinéma. Il se parla à lui-même se disant « Il existe un endroit merveilleux, où un sortilège vous délivre dans l’instand de vous-même. »  Par la suite, lui aussi, à tout hasard, a découvert la faculté. Voici comment : en se promenant en voiture sur cette rue dont je ne serait dire le nom ; sortit puis il s’approcha d’un muret rehaussé de grilles, et, le front entre ses poings serrés en un geste d’enfant ou de prisonnier, il admirait la façade pourtant bien humble d’une « Sam Suffit » ou d’une « à mon plaisir », pierre meulière et crépi propret, la véranda modeste, le lierre frissonant sous le vent. Perturbé par la lumière du ciel c’est quand il ouvrit ses paupières en feu, qu’il distingua la maison au fond de la cour. Il enjamba la grille, marcha, s’approcha et lut avidemment le calicot tendu sur la façade. Sous les mots A VENDRE, LIBRE DE SUITE ; s’inscrivait en caractères plus petits des lettres et des chiffres qu’il ne parvint pas à lire. Il s’agissait sans aucun doute du nom et du numéro de téléphone d’une agence immobilière. Il sortit de là, et n’ayant pas le courage d’entrer chez lui avec ce temps et son état de santé ; entra dans son véhicule et se dit qu’il dormirait bien sur la banquette arrière au moins jusqu’à l’aube…. Le lendemain, des enfants sur le chemin de l’école virent un spectre frissonnant s’extirper, ainsi que d’un sépulcre de marbre, d’une auto entièrement recouverte de neige. Tête Lourde n’eut que le temps, au café-tabac du carrefour, de commander un chocolat chaud avant de s’évanouir. Quand il quitta l’hopital, à peu près remis d’un début de pneunomie, le calicot ne barrait plus la façade du pavillon : celui-ci avait été vendu. Par qui ? mensonge. L’agence immobilière a peut-être décidé en tout cas de le faire croire histoire de ne pas perdre le bien qui, se verra détruit sur décision municipal si abandonné ; afin non pas de classer l’affaire sans suite mais, de suspendre l’offre immobilière en attendant les meilleures jours. Sans prendre la peine de revisiter l’intérieur de la villa.

Le climat des rêves de Tête-lourde se modifia à nouveau au lendemain de sa maladie. Des statues de son père, de sa mère, pétrifiés dans les attitudes familières ou mémorables, peuplaient la demeure silencieuse. Il baisa le chaton de la chevalière paternelle, et le petit manoir qu’y avait fait graver son père se matérialisa devant lui. Alors, le coeur heureux, Tête-lourde rentra chez lui. Vers cette époque également, sa passion du cinéma se refroidit au profit d’un nouveau centre d’intérêt. Flânant un dimanche après-midi sur les quais, il avait découvert dans une librairie un vieil album à colorier. Un homme qui n’a de souvenirs communs avec personne côtoie la folie chaque jour. Tête-lourde savait seul qui il était. Sur la petite bibliothèque dans laquelle il rangeait ses romans d’espionnage, il posa en évidence l’album à colorier. Ainsi qu’à son habitude, il avait emporté un dossier pour le week-end, et il s’y attela de bon coeur. De temps à autre, il s’interrompait pour caresser du regard sa trouvaille. En dépit de sa bonne humeur, il parvint à peine à déchiffrer l’affaire qu’il s’était promis d’expédier ; son esprit, sans cesse, s’échappait et vagabondait ailleurs : sur les quais, au marché aux puces, chez les libraires d’occasion, lieux magiques, faciles à mémoriser, qu’il décida de prospecter dorénavant chaque semaine.

Jean-Jacques Manoir regardait tomber les feuilles de son 43e automne avec ce désanchantement et cette impression d’avoir été mis à l’écart -mais où, mais quand ?- qui conduisent parfois à des décisions extrèmes. Il aurait pu se tuer, à cette époque, ou sauter sur la première femme rencontrée, ou plaquer les finances et s’enfuir au Tibet. Il aurait pu aussi tomber malade,car la maladie occupe, et refuse pour cause de futilité tout le mauvais passé antérieur. Il ne s’amusait pas : rien n’était plus éloigné de sa mentalité que la notion de « partie de plaisir ». Mais une soudaine curiosité s’était éveillé en lui, et balayait ses habitudes de vieux garçons rangé ; il pensait :  Ne t’endors pas, tu vas mourir un jour ! Sors, va danser, la vie c’est maintenant ; les sons et les couleurs, les mets et les mots, la chair tendre des filles et des garçons, c’est maintenant,  maintenant qu’il faut les saisir… Cependant toujours en retrait des autres, Tête-lourde assistait de loin à la mêlée, puis, songeur, regagnait sa voiture et son lit. Son lit ! c’était là que la vie finissait toujours par le réduire. Là où l’épreuve s’arrêtait pour les autres elle commençait pour lui. Après la phase émerveillée du resurgissement, le miroir se brisait à nouveau. Pour la première fois il appelait à l’aide dans le sanctuaire de son domicile, de son lit :Quelqu’un ? Quelqu’un ?

MANOIR acheta un revolver. Mais cependant Tête-Lourde n’y pensait déjà plus quand le colis contenant son revolver lui parvint. Sans prendre la peine de l’ouvrir, il le rangea au fond d’un placard en marmonnant contre lui-même et contre cet achat imbécile. Il n’avait aucun besoin de cette pétoire ! Elle ne lui servirait même pas à assurer sa défense si on l’agressait à nouveau dans la rue -car ce fut déjà arrivé- puisque son permis ne lui autorisait qu’ à le détenir à son domicile ! Et ce caprice lui coûtait, combien déjà ? Quelque 800 francs (près de 122€) ! Ah ! bravo. Il s’apprêtait à sortir, ll tendait la main vers la poignée de la porte, quand une impulsion subite le fit revenir en arrière. Il sortit le colis du placard, l’ouvrit, chargea rapidement le barillet de l’arme et la glissa dans sa poche. Reconnaissant sa voiture garée un peu plus loin de son domicile en bordure du troittoir, il courut s’y réfugier. Il s’enfuit vers la banlieue. Il roulait à tombeau ouvert, lui d’ordinaire si timide au volant derrière chaque véhicule qu’il n’osait jamais dépasser. Et tant mieux si la police s’en mêlait ! Excès de vitesse, port d’arme prohibée, procès verbaux, confiscation, gros ennuis, au trou, le fonctionnaire modèle ! Il tourna dans une rue étroite, que bordait une palissade de chantier d’un bois grisâtre, maculé çà et là de lambeaux d’affichettes. A peu près au milieu de la palissade, s’ouvrait une brêche. Pâle, mais calme à présent, il gara sa voiture sans difficulté. Il se dirigea vers la brèche.

« Cf. dernier chapitre pour la suite ».

La classe moyenne : exemple d’Hugo
 
A la seconde sonnerie du réveil, Hugo ouvrit les yeux. Il n’avait jamais endossé un smoking. Le smoking lui semblait-il, était à l’étroit sur sa corpulence physionomique. Il oubliait par ailleurs la vilaine bosse sur son dos, sa silhouette moins élancée que difforme, ajoutées à sa timidité de vieux garçon. Il avait renoncé depuis longtemps aux préoccupations communes à la plupart des hommes ; l’amour, l’ambition, le désir de possession, la recherche du bonheur, il s’était toujours montré trop maladroit ou trop distrait pour ces jeux et pour ces combats. Une mésaventure pénible avait rappelé Hugo à la prudence. Les Contes sortaient moins souvent depuis qu’une étudiante avait fait un scandale à la banque de prêt de la bibliothèque. Jurant ses grands dieux qu’elle n’avait jamais entendu parler du livre, de ce Saint-Arpigny, Saint-Machin, là, Saint-Riquiqui, qu’on lui réclamait par lettre signé du maire. M le maire, évidémment, ne signait pas les lettres de relance ; il ne s’agissait que d’un tampon apposé au bas de la page. Mais sait-on à quel point les titres et l’autorité impressionnent ? Hugo avait vu de vieilles gens au bord des larmes lui tendre de telles missives. M. le maire avait signé ! M. le maire avait lu leur nom sur une feuille où il était écrit qu’ils étaient en faute ! D’autres, bien sûr, s’en contrefichaient. D’autres encore s’irritaient contre le maire et tous ces bureaucrates abrutis,  tas d’incapables ; qui vous paye, à la fin ? Hugo rentrait la tête dans les épaules. Ces gens là payaient effectivement des impôts, et surtout, surtout ils votaient ! Hugo relativisait, bénissait tous le monde, et retournait s’enfermer dans son bureau, les mains tremblantes.
Mais l’étudiante !  Il l’avait sélectionnée comme les autres, pour sa joliesse. Son coeur avait battu un peu plus vite à l’instand où il avait glissé la fiche verte des Contes dans la pochette jaune de la lectrice, Clara di Mencino. Ces prêts imaginaires constituaient autant d’hommages, d’outrages, de viols secrets. Si l’on découvrait un jour son acte, alors des policiers bousculeraient ses chiens, fouilleraient ses tiroirs, découvriraient dans la pénombre de la cave les étagères où dormaient, sous la poussière, 452 exemplaires desContes de Iago de Saint-Aubigny : la quasi-totalité du tirage. Sûre de son fait, l’employée qui s’occupait du fichier des lecteurs agitait la fiche verte sous le nez de l’étudiante, sans se douter ce qui se cache derrière Cette réalité. Les voix montaient, des visages curieux se tournaient vers les deux jeunes femmes. Hugo avait bondi. D’un ton coupant de chef de service -n’était-il pas après tout cadre A, bibliothécaire de première catégorie, un véritable professionnel ?- il avait fait taire l’employée. Prétextant que c’était simplement une erreur de transfert de fiche. Laissant sous entendre que l’employée n’avait qu’à être plus soigneuse et plus organisée dans son travail. Cependant sa tâche de petit contremaître culturel était au dessus de ses forces. Lui confier la responsabilité d’un service, exiger de lui qu’il exerça une quelconque autorité sur des êtres humains, quand son rêve eut été de s’endormir à jamais, caliné comme un enfant entre ses peluches, le nez dans leur fourrure, le coeur dans leur chaleur ! Il avait filé à 18h sans saluer personne. Et il avait beaucoup bu ce soir là. Il avait tenu aux chow-chows -race canine de ses deux chiens- des discours larmoyants et pâteux. Ils avaient l’habitude : il se soûlait à mort deux ou trois fois par mois.

Il savait aussi qu’il allait perdre sa maison, et se retrouver parmis tous ces parvenus de quartiers populaires -les ouvriers et les chômeurs- en HLM. Il avait reçu dans sa boite aux lettres un arrêt d’expropriation ; un arrêt qui le consterna mais sans le surprendre car il s’y attendait. Bien qu’il s’était battu pour faire valoir ses droits d’héritier, fils de l’ancien propriétaire -son père-  il avait perdu. La lettre d’aujourd’hui le lui signifiait clairement, tous les recours avaient échoué. Encore son obstination n’avait-elle pas été  tout à fait inutile, puisque cette défaite n’allait pas sans un dédommagement substantiel. On le jetait à la rue, mais on l’y jetait riche ; pour lui, être transféré en logement social c’était un peu comme si il se trouvait sans domicile.

Pour ne pas sombrer dans l’angoisse et gamberger de son esprit il avait commencé à écrire des poèmes et des contes. A quelques temps de là il apporta un exemplaire desContes à la bibliothèque. Il l’inscrivit lui-même au registre d’inventaire sous l’imputation d’un donateur de fantaisie. Quand enfin le volume dûment inventorié, tamponné, coté, relié, muni d’une gommette, d’un coup de papier kraft et d’une fiche verte, et recouvert d’une jaquette en plastique, fut mis à la disposition du public, Hugo le plaça d’un air faussement négligeant sur la table des nouveautés. Puis il attendit. Plusieurs fois par jour, s’approchant de la table, il cherchait des yeux le petit volume rouge et se désespérait de l’y retrouver encore :  aucun lecteur n’avait eu le bon goût de l’emprunter. Quelques jours plus tard, Hugo se résigna à retirer le fruit de ses veilles de la table d’exposition. Il rangea les Contes  en rayon, à leur cote SAI, entre SAINT-ALBAN (Dominique) et SAINT-EXUPERY (Antoine de), et s’enferma dans son bureau. Sur l’heure du déjeuner, profitant du départ du personnel, il ressortit le livre du rayon, le tamponna, glissa la fiche verte dans une pochette jaune de lecteur, plaça celle-ci dans le tiroir des prêts du jour avant d’enfourner le volume lui-même dans la profonde poche de son imperméable. La « merde illisible » avait un lecteur. Elle en eut beaucoup d’autres par la suite, tout aussi imaginaires.

Hugo replia la lettre et la serra dans son portefeuille. Il était temps de partir. C’est bien fini. Il ne se passerait plus rien ici. Dans un mois disait la lettre, il devait avoir quitté les lieux. Il se détourna et claqua sa porte d’entrée, une porte qui le sépare pour bientôt des splendeurs de son passé.

Hugo, dans son trouble, avait lu très incomplètement la missive. Y revenant un peu plus tard à tête reposée, il découvrit qu’à l’indemnisation qui lui était due s’ajoutait la promesse d’un relogement immédiat. Il était donc excessif de prétendre qu’on le jetait à la rue. En sa qualité de célibataire, Hugo se voyait attribuer un petit deux pièces dans un ensemble locatif appartenant à la municipalité. Au moment de la visite de sa future adresse, il se montra lui-même odieux. Rien n’était à son goût. Il imaginait dans ce qu’il voyait de ce « misérable logis » le résultat des 1% logement obligatoire. Bien sûr il avait de l’argent, il l’avait déjà presque oublié. En parallèle de sa nouvelle vie de locataire rien ne l’empêcherait de s’acheter une auto. Mais ce ne serait plus la même chose, jamais plus. Cette impression de ne faire qu’un, la maison, l’homme, les chiens, le jardin, tout un monde. Il ne serait plus que lui-même : rien. Et il tremblait de peur. L’oeuf de sa vie allait se briser là, sur ce béton badigeonné de scènes édifiantes. Et sa substance allait couler, dégouliner sur les sombreros et les ponchos, sur les moustaches et les mentons hardis des révolutionnaires de la « cité Allende », puisqu’elle s’appelait ainsi.

HUGO, avant de sortir, avait enfermé les chiens dans une pièce vide de l’étage. Puisqu’il était censé se gâter aujourd’hui, se combler lui-même de cadeaux pour se consoler de son déménagement, il s’était fait conduire à Saint-Michel Notre Dame ; l’Île Saint Louis. Car il était à peu près incapable de convoiter autre chose que des livres. Mais c’est un moyen de combler un vide affectif qu’il n’arrivait pas à combler. Pire que cela encore, Hugo comprit qu’il ne pourrait se soustraire à l’inventaire de ses meubles neufs, des objets familiers, des livres, des papiers, des vieilles lettres, qui lui répugnait ainsi qu’un sacrilège… C’en serait bien fini, alors de la forêt pétrifiée du passé, de l’existence d’un chef de service d’une bibliothèque dont l’attitude est plus proche de gardien de musée négligent dans laquelle il se complaisait. Comme il s’était peu à peu momifié, depuis la mort de ses grands parents, que les battements de son coeur se fussent au fil des ans ralentis, qu’il eût atteint une sorte de nirvana, une ataraxie somnolente, et qu’un coup de gong eût soudain retenti, le rappelant à l’inquiétude et à la vie, il sursauta sur son siège de café, devant son verre de grog, et jeta autour de lui des regards effarés de dormeur arraché d’un rêve.

Une population incomprise : Les artistes. Exemple : Louise
 
Louise avait 22 ans. Elle trimbalait partout une guitare dans un étui éraflé, cabossé, constellé d’étiquettes. Elle tenait la guitare et l’étui d’un amant. Elle l’avait quitté comme elle les quittait tous : à l’improviste et sans explication. Elle n’avait jamais pu se plier longtemps à la discipline d’un emploi ; elle vivait d’aides alimentaires provenant de quelques bénévoles associatifs. Sinon. Les uns se mettaient en colère et la flanquait dehors. D’autres, malgré tout séduits, jouaient un temps au séducteur. Plusieurs l’auraient même épousée, cependant rien ne durait avec elle. Elle n’aimait que la musique. Elle avait appris tôt la guitare et le piano, et elle savait composer. A la belle saison, elle chantait à la terrasse des cafés des chansons de Joan Baez et de Judy Collins. Elle passait de moins en moins dans des cabarets, où ses propres ballades, toujours un peu tristes et mystérieuses, lui valaient de gentils succès.
Les croisées du destin entre classes sociales
 
Ils parlèrent,  Quentin ou plutôt Hugo parla longuement, non sans continuer d’ingurgiter une effrayante quantié de cognac. A la longue, l’alcool ternit l’éclat de ses yeux, ralentit et empâta son élocution. A 0h30, il en renversa sur sa manche. A 1h, alors que les joueurs de billards s’apprêtairent à se séparer et que la crainte de ne pas entendre sonner son réveil tournait à l’obssession chez son interlocuteur, son verre lui échappa et se brisa à ses pieds. Le patron présenta un addition fabuleuse qu’Hugo,  au vif soulagement de son compagnon, règla sans sourciller. A peine fut-il sorti du café que ses jambes se dérobèrent sous lui. Il demanda dans un état d’ébriété à Quentin si celui-ci habitait loin d’ici. Quentin répondit qu’il n’habitait plus nulle part ; trop long à expliquer, qu’il était pas utile de s’attarder sur son compte, un simple banc dans un parc lui suffirait. Hugo éhonté de l’entendre ainsi lui fit savoir que par un hiver aussi rude il serait pur folie de laisser un homme même misérable, sur un simple banc… Quentin finit par avouer qu’il avait trouvé refuge dans une villa abandonnée qui servi autrefois d’établissement scolaire ; une faculté qui ressemble plus à une maison de grande famille qu’à un institut d’enseignement. Bientôt en sueur, en dépit de la température hivernale, jurant et fatigué, il entraîna l’ivrogne vers la brêche de la palissade.

Quentin lassé du travail, une enveloppe vide et flasque, un sac de brume en forme d’homme, voilà ce que son travail quotidien laissait de Quentin. Un soir qu’il grignottait de son repas de misère, d’une cuillère lasse de lentilles froides à même la boite, un bruit lui fit dresser l’oreille. Pourtant la maison était vaste, et il n’en occupait qu’une partie minime. Mais s’il laissait un clochard s’y installer il en viendrait d’autres, on lui volerait tout. Il ôta ses bottes, saisit d’une main une torche électrique et de l’autre un bâton qu’il avait ramassé dans le terrain vague en prévision d’une telle échéance, et sortit sur la pointe des pieds, décidé à défendre son bien et sa tranquilité comme un vulgaire bourgeois. L’homme à l’origine de ce bruit se tenait effectivement dans une des pièces du premier étage. Quentin était descendu prêt à tout, sauf à cela : l’incompréhensible immobilité, la sérénité incongrue de cet homme qui, face à la fenêtre, paraissait tous simplement perdu dans ses pensées. Enfin, extrayant une main dans sa poche, il la leva vers son visage, un doigt tendu comme pour s’en gratter le front ou la tempe. Quentin, se décidant à agir à cet instant précis, alluma la lampe électrique et, le gourdin au poing, fit irruption dans la pièce. « Eh bien qu’est-ce que vous foutez là ? » L’homme eut un sursaut et se retourna. Dans le faisceau de la lampe, son visage exprimait une totale stupeur mélangé d’ahurissement. Comme si il était sorti de ses plus profondes pensées tortueuses. Quentin comprit alors sa méprise. Son visiteur était entrain de se gratter le front : la main qu’il laissa retomber le long de tous son corps tenait un revolver. L’homme, avec un haussement d’épaules, remit l’arme au cran de surêté et l’enfouit dans la poche de son manteau. Il rassure son interlocuteur. En le traitant d’imbécile ! Quentin voulut se rebiffer, il riposte calmement. Mais l’homme lui fit comprendre qu’il s’y prenait mal pour surprendre un voleur, qu’il aurait dû l’abattre ! Trahi par ses nerfs, il tomba à genoux, se lamentant, se plaignant d’avoir été interrompu…il y était presque arrivé…Quentin lui fit part qu’il était plutôt rassuré de savoir qu’il n’avait pas réussi. Qu’il est changé d’avis à la dernière minute ? L’autre fit mine que non, tout en avouant qu’il aura beaucoup de mal à se préparer une deuxième fois, la douleur, la peur sans doute….

L’homme écrasa sa cigarrette presque finie, « je m’appelle Manoir, Jean Jacques Manoir » (lassé). Et vous ? ». Avec  l’autorisation de Quentin, Tête-Lourde s’installa dans une vaste chambre du premier étage, qu’il dota d’un minimum de commodité.

Il ne s’était pas écoulé trois jours entre la première apparition de Hugo à la « Faculté…des Songes ! » (puisque ses occupants y passent leur temps à rêvasser) ; comme il devait bientôt baptiser le chantier en dérision de cette Faculté des Sciences si lente à s’y bâtir, et la seconde. Hugo ne tarda pas à s’installer à demeure. Il avait fait la connaissance de Manoir, avec qui il avait bientôt sympathisé, en raison sans doute de l’intérêt que celui-ci avait immédiatement porté aux chiens.

Quentin rencontra Louise un dimanche matin dans l’escalier, comme il descendait remplir son broc. Hugo n’avait pas dormi là cette nuit, sinon les chows auraient donné l’alerte. Peut-être même se seraient-ils jetés sur elle ? Quentin pensa qu’ils l’auraient sûrement fait,  tant elle ressemblait à un chat. Non pas à une chatte de corbeille, ronronnante et gavée, mais à une vagabonde inquiète, aux flancs creux, au poil terne. Il ne la trouva pas très jolie, avec ses yeux trop grands dans un visage disproportionné, sa tignasse emmêlée, ses ongles douteux, un corps qu’on devinait plus en os qu’en chair sous le ciré et le chandail. Mais enfin c’était une femme, et puisqu’elle s’offrait il la prit. Elle s’installa au rez-de-chaussée, dans la chambre au mobilier d’ombre où Quentin n’était plus entré depuis le premier jour. Louise aurait certes pu retourner chez sa mère, mais celle-ci l’assommait avec ses conseils et ses reproches. Quentin lui prêta une couverture. Il venait d’être payé ; il lui donna 100 Frs. (15.24€). Par la suite, Hugo et Tête-Lourde la dépannèrent souvent eux aussi. Au demeurant, elle n’abusait guère. Elle en vint même à établir une sorte de roulement entre ses bienfaiteurs. Par exemple, elle s’adressait moins fréquemment à Hugo, alors qu’il eût volontiers dilapidé avec elle la totalité de son magot. Elle était vénale, mais non pas avide.

Les trois hommes s’étaient mutuellement suspectés au début. Hugo, surtout, avait tardé à comprendre qu’elle n’appartiendrait en propre à aucun d’entre eux. Quentin avait rencontré Louise le premier. Il l’avait eu le premier. Prem ! Il eut cependant la sagesse de renoncer au droit d’aubaine ou de naufrage qu’il s’était d’abord imaginé détenir sur elle et sur ses faveurs. Les choses étaient arrivées d’une telle façon, d’un mouvement si naturel, avec lui comme avec les autres, que nul, du reste, n’aurait pu feindre de s’y méprendre : Mon corps s’appelle « Reviens », semblait-elle dire ainsi que les écoliers qui se prêtent une gomme ou une colle. Sans doute était-elle incapable d’un tel attachement ? Elle suivait son idée, la musique, et elle ne faisait rien d’autre dans l’existence, qu’accessoirement. Les hommes lui donnaient de l’argent, ils lui tenaient chaud au lit (elle avait toujours froid) ; elle les trouvait pratique pour ces deux points.

Quentin n’était pas amoureux d’elle. Elle n’était même pas son genre. Son épineuse féminité l’effrayait, en fin de compte, presque autant qu’elle l’attirait. Elle lui faisait l’effet d’un plat exotique et déroutant, dont on ignore la composition et dont on redoute à part soi les effets. De son côté Louise n’insistait pas. Elle ne s’intéressait à lui qu’en passant. Il le savait, et il n’insistait pas lui non plus. Et ce n’étaient pas seulement quelques petites choses… Il n’avait rien liquidé du tout. Ces problèmes poisseux dont on s’obsède à 15 ans, il avait atteint l’âge d’homme sans les avoir résolus.

S’il avait cru un seul instant que Louise pût accepter de vivre comme un couple amoureux, Hugo lui aurait proposé de partir avec lui, sur-le-champ, pour la destination de son choix : les Bahamas, les Baléares, les Marquises, il s’en fichait pourvu qu’il y eût la mer… Ils seraient descendus dans un grand hôtel, ils auraient vécu de saumons grillés, de fruits de la passion et de punch entre deux baignades.

Quant à Manoir, familier depuis toujours de rapports limités, il s’accommodait au mieux de la situation. L’affection qu’il nourrissait à l’égard de Louise allait jusqu’à une sorte de tendresse frustrante, une sollicitude lourdaude qui tombait souvent à côté de son but. Ainsi, il prétendait qu’elle perdait son temps avec son « crin-crin » et lui conseillait d’entrer dans l’enseignement. Elle chantait juste, elle connaissait le solfège : qu’elle devienne donc professeur de musique ! Louise haussait les épaules. Il persistait. Elle explosait. Elle voulait chanter ! Il ricanait.

C’était probablement Quentin qui, des trois, portait à Louise, à sa personnalité, l’intérêt le plus authentique.Tête-Lourde agissait avec elle comme avec n’importe quelle « bonne fille ». Hugo la rêvait, ou plutôt rêvait d’une autre Louise.

Tête-Lourde n’était plus seul. Il avait Quentin et Hugo, il avait Louise. Des camarades et une maîtresse à temps partiel ; il n’osait en demander plus à la vie. Ils étaient bien de sa tribu, ces deux indiens et cette indienne : des paumés, des traînards, des meurtris par la vie. A l’exception de Louise, qui croyait encore à son étoile, ils levaient vers le ciel le même regard morne, le regard de ceux qui ont vu s’abimer la leur. Ces anges, là-haut, ne les concernaient plus. Ils s’entendaient bien. On pardonnait à Manoir son manque de tact et sa relative pingrerie ; à Quentin ses longs silences maussades ; à Hugo ses soûleries bavardes et larmoyantes ; à Louise enfin de tromper chacun avec tous le monde. Chacun payait sa contribution pour la solidarité de tous quand il s’agissait de vie quotidienne : le repas commun…. Et Hugo se chargeait des courses. Pour ce qui concerne les goûts socio-culturels Hugo parlait de Le Clézio -musicien du clacissisme- quand Louise parlait d’Alain Souchon, et ce, comme s’ils les avaient côtoyés tous les jours. Quentin pour sa part s’interrogeait sur les objectifs à court terme de Dreyfus, et Tête-Lourde préférait quant à lui répéter la dernière actualité de son ministre. Après manger, le vin aidant, la conversation dérivait et gagnait en authenticité. C’était l’heure des confidences et parfois des confessions. Une nuit, alors que la compagnie s’était dispersé après une de ces petites fêtes, Quentin se releva pour satisfaire dans le terrain derrière la maison, un besoin naturel. Il se reboutonna et fit quelques pas. Ce n’était pas la première fois, au demeurant, que le chantier abandonné faisait office de décharge publique. Périodiquement, les loulous du quartier y venaient, à la nuit, démonter des motos ou des mobylettes volées. Il s’apprêtait à regagner sa chambre quand le bruit d’un gémissement l’arrêta. Il tendit l’oreille, et compris aussitôt qu’il s’agissait de Louise. Tandis qu’il réfléchissait ainsi, les plaintes redoublèrent et balayèrent ses doutes. Il l’appela, sans succès. Il se hissa sur le rebord de la fenêtre et sauta dans la pièce. Lui demande ce qu’il se passe….

Elle répondit en l’appelant pour s’assurer que cétait bien lui. Il confirme et lui demande comment elle se sent. Elle répond qu’elle ne va pas ; qu’elle n’a pas su digérer le champagne. Elle éclata tout à coup en sanglots,  et laissa rouler sa tête sur la poitrine de Quentin. Elle avait fait un drôle de rêve incompréhensible. Elle était petite et son père lui avait acheté un vélo. Son premier vélo d’enfance. Enfin une confidence fut révélé par Louise : Cette maison avant d’être un institut d’enseignement il y encore quelques années, était sienne, cette chambre dans laquelle ils se trouvent tous les deux….était sa chambre de petite fille ; et l’escalier où Quentin l’avait surpris la première fois dans la maison, c’est l’escalier où son père avait fait une chute fatale. 2 ans plus tard, son frère s’était marié, ils ont déménagé, au vue de la maison devenu trop grande, et du projet de la commune d’en faire une faculté, projet inaboutie.

Quentin s’était physiquement endurci, dans le même temps qu’il avait acquis les automatismes nécessaires à sa tâche. Celle-ci s’était dégradée en routine, laissant son esprit libre de vagabonder comme par le passé. Et ces vagabondages, chez d’autres féconds ou délassants, n’aboutissaient dans son cas qu’à de mornes ruminations. Il avait compris, d’autre part, que sa liaison avec Louise ne modifierait en rien son destin. Ils s’étaient croisés, comme deux voyageurs dans une gare. Ils avaient sympathisé, le temps d’échanger quelques mots. Ils n’attendaient pas le même train. Ainsi Quentin se retrouvait-il confronté à lui-même : autant dire au néant. Pour ce qui le concernait il avait perdu toute illusion salutaire ; il ne se surprendrait plus. Sa jeunesse, c’est à dire sa lune de miel avec lui-même, était terminée. Il ne deviendrait jamais un héros. Il ne sauverait jamais la fille du roi des griffes d’un dragon. Il ne ferait jamais fortune. Il ne serait jamais pilote de chasse, ni chanteur à succès, ni champion de tennis. Il ne serait jamais que lui-même, une créature insatisfaite et seule, lasse de tous avant de n’avoir rien entrepris, mal éveillée, voilà, mal éveillée du grand sommeil originel, et animée de la seule ambition d’y replonger bientôt comme un puits de plumes, la tête la première et les paupières clauses. Ses résolutions du début s’éffritèrent. Il arrivait de plus en plus souvent en retard à l’usine. Sinon, il prenait le train de 10h et parcourait à pied les derniers kilomètres. Tout en longeant la voie ferrée, arc-bouté contre le vent et la pluie dont son mauvais manteau fatigué par l’usage ne le protégeait guère, il songeait au coup d’oeil à la fois lasse et méprisant que lui lancerait son manager Verlay à son arrivée. Pire encore, il s’attendait qu’un jour ou l’autre le responsable du site, Augier, le convoquât dans son bureau. Mais au fond, songeait-il, Augier, Verlay, Gérand lui-même,  c’était tout un ; des réalistes, des esprits binaires. Le monde leur appartenait. Leur capacité de simplification les rendait aptes à le modifier, chacun à son échelon et à sa manière.

S’il venait à perdre cette place comme il avait déjà perdu toutes les autres, il ne le devrait qu’à lui-même. Toute sa vie, il avait eu le don de se mettre dans son tort… Système économique et sociale qui dicte et forme l’esprit des gens pour rester passif et penser qu’ils ont torts face à ceux qui ont le pouvoir me dira t-on. Exact. C’est bien vrai aussi injuste soit-il. Il se souvint des circonstances dans lesquelles 15 ans plus tôt, il avait été renvoyé du lycée d’Epervay. La sentence rendue ne l’expulsait pas seulement du lycée mais aussi de l’enfance, et l’âge d’homme s’ouvrait pour lui sous les auspices de la sanction et de l’exil. Il semblait que ce jour là -jour de l’expulsion- en ce mois de mai si doux, si lumineux de son adolescence, une mécanique implacable fut mise en marche. Car dix fois depuis lors, en d’autres lieux, en d’autres circonstances, le même piège s’était refermé sur lui. Il avait été renvoyé d’un second lycée, puis de la boite à bacheliers où ses parents, jouant banco, s’étaient résignés à l’inscrire. Il n’avait décroché son baccalauréat qu’en 1968, l’année où tous le monde l’avait eu. En son for intérieur, il comptait pour rien ce diplôme soldé. Il avait eu ensuite la malchance de se faire renvoyer de l’université, où pourtant on ne se montrait exigeant ni sur la qualité, ni sur l’assiduité des étudiants ! Alors, dépourvu de vrai bagage comme de tous métier, il avait traîné sa paresse de job en job,  glissant toujours plus bas jusque sa rencontre avec Gérand. Au détour de la voie ferrée, il aperçut lointaines encore, les premières constructions du secteur N. Il pressa machinalement le pas. Presque aussitôt la vanité d’un tel sursaut lui apparut. Il avait trois heures de retard ; toute hâte était désormais inutile.

La bohème de Louise cachait une détermination dont aucun de ses compagnons, sinon peut-être Quentin, n’avait pris la mesure. Ils n’imaginaient pas que l’opinion populaire puissent adopter son image de fille facile entêtée de mélancolie, de déclassée rôdant en marge de son époque, pourvu que quelques chansons bien ficelées puissent être connues du grand public, adaptées à son image d’artiste ambitieuse. Presque chaque soir à présent, elle chantait dans un cabaret. Là, attentive aux réactions de la salle, elle peaufinait les 15 ou 20 morceaux parmi lesquels elle espérait sélectionner bientôt les titres de son premier disque. Elle portait cet album en elle comme elle aurait porté un enfant. Ce disque, ce serait elle. Son monde et son histoire ; Alice au pays des laideurs quotidiennes. Elle estimait avoir une chance à courir : celle de chanter le désenchantement mieux que personne. Louise composait le matin, après le départ des trois hommes, sous la protection des chiens de Hugo. Celui-ci, qui s’était épuisé en allées et venue entre la Faculté, la cité Allende et la bibliothèque, avait trouvé cette solution qui satisfaisait tous le monde : Louise gardait les chows, les chows gardaient Louise, Louise et les chows gardaient la maison contre des visiteurs mal intentionnés.

Elle résistait après une fatigue physique dûe à son tour de chant, puis se résigna à prendre un taxi en milieu de trajet afin de rentrer plus vite se reposer. Elle sursauta ; le taxi avait dépassé la devanture éteinte du bar local de la Faculté ; le Garigliano. En descendant de la voiture, elle se garda de s’engager tout de suite sur le terrain vague. Elle traversa la rue, au contraire, et s’engouffra sous le porche d’un immeuble. Elle resta là, immobile, dans l’obscurité, jusqu’à ce que le taxi eût démarré. Alors seulement elle retraversa la rue, et gagna la brèche ouverte dans la pallissade. Tout en progressant avec précaution sur le sol vaseux, irrégulier, hérissé d’éclats de parpaings et creusé de vieux trous, elle laissa courir sa mémoire, et revit le parc tel qu’il était 10 ans plus tôt. Elle revit les allées zigzagante, les bacs à fleurs, les massifs d’herbes coupés et taillés, les arbres, la pelouse qui servait de terrain pour des jeux de ballons lorsqu’elle invitait ses petites amies de l’école.

EPILOGUE

Hugo avait commencé par acheter cette valise en peau de porc, simplement parce qu’elle lui avait tapé dans l’oeil, à la devanture d’une maroquinerie, et à présent il mettait une dernière main à ses préparatifs ; il partait pour toujours. Par l’entremise de l’estimateur auquel il avait eu affaire lors de son déménagement, il avait vendu à un brocanteur le mobilier de ses grands-parents, sa bibliothèque, le stock d’invendus des Contes de Iago de Saint-Aubigny,  tout ce qu’il possédait enfin, pour un prix symbolique. il avait résilié le contrat de location de son appartement et démissionné de son poste de bibliothécaire sans se soucier d’aucun préavis : il serait déjà en mer quand les lettres expédiées parviendraient à leurs destinataires. Il boucla sa valise. Il était encore tôt dans l’après-midi. Il s’envolait le lendemain.

Pour sa dernière nuit en France, il avait organisé une petite fête. Quentin arrva le premier et ce, beaucoup plus tôt que Hugo ne s’était attendu à le voir. Une bouteille de whisky dépassait de sa poche. Il était ivre. « Ils m’ont viré, vous savez ? » Louise arriva à 23h30, accompagnée d’une dizaines de jeunes gens très excités. Ils tombèrent des nues quand Louise, d’un air de triomphe, leur jeta son disque à la tête. Et tiens,  le titre de l’album, elle le devait à Hugo : La Faculté des Songes !

8 mois après tous ces événements cités dans mon billet, Manoir se porta acquéreur d’un modeste pavillon en pierre sis à Sainte-Geneviève-des-Bois, dans l’Essonne. C’est là qu’il vit et qu’il vivra longtemps sans doute, entre ses chiens,  un couple de chow-chows qui suscite l’admiration des passants et des voisins. Manoir n’apporte plus de dossiers chez lui pour occuper ses week-ends. Il s’est pris de passion pour le jardinage. Il ne se souvient plus guère de ses rêves. Il a lu les Contes de Iago de Saint-Aubigny. Il collectionne les disques de Louise. Il en écoute une fois chaque face sur un petit électrophone -l’ancêtre du lecteur CD- acheté tout exprès, puis il les range dans sa vitrine à trésors, entre les reliques de Hugo et les épaves, jouets démantibulés et vieux albums, qu’il continue à rapporter de temps en temps de ses balades. Une ou deux fois par mois, en effet, tôt le dimanche, il sort sa voiture du garage et se rend à Paris par l’autoroute, pour flâner et observer les ventes en détail par les allées du marché aux puces.

L’absence de Quentin à son poste de travail devait peser lourd sur sa destinée. C’est là, que Manoir un jour, dans ce marché aux puces a cru reconnaitre Quentin, un matin, en la personne d’un clochard barbu, assis derrière quelques vieilleries exposées sur une page de journal.

Publié par jeremie92

Je suis un professionnel disponible, autodidacte et motivé : je mets à disposition mes compétences en freelance, soit en portage salarial à distance en télétravail ou sur place au choix de l’entreprise : Rédacteur web sinon blogueur professionnel pour les entreprises. Je peux aussi me rendre disponible pour des tâches en fonction support tels que la gestion administrative commerciale, l’achat, les moyens généraux, les ressources humaines et même la comptabilité. Mon taux journalier s’élève à 50€. Il est demandé un acompte de 50% pour couvrir les frais. Je n’ai pas de préférence sur les conditions et l’aménagement du temps de travail, mais j’ai une petite préférence pour les branches d’activités : sociologie, médias, radios et audiovisuel. Ce qui ne veut pas dire que je me ferme à d’autres opportunités ; je suis plutôt flexible, ce que je demande en tout bonne foi c’est de la sincérité et de l’authenticité

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